Le feu intérieur

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Crédit Pixabay

Elle la sait là. L’envie. Comme un feu brûlant, celui qui nait dans son ventre. Cette force vive. Une empreinte. Son repère.

Elle la sent monter, gagner du terrain. Elle peut dériver avec elle. Et alors elle court le risque de noyer ses forces, de voir le manque la vider de toute substance. Ou choisir de suivre l’impulsion. Celle qui la portera haut et lui donnera les clés pour voler.

Elle est là, l’envie, perceptible, si dense. Elle est dans le balancement de son bassin. Dans l’énergie de ses hanches. Dans la vague des spasmes qui la traversent quand son corps se souvient.

Elle nait de là son intuition, son inspiration. C’est dans cet ouragan des sens qu’elle grandit, s’épanouit, s’ouvre à la vie.

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Entre deux orages

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Crédit Pixabay

Annabella se souvient…

Du soleil, celui qui brûlait le toit des maisons. Un soleil sec et constant. Un soleil d’été, qui n’étouffait pas mais forçait les plus jeunes et les plus âgés  à choisir le calme du dedans, le froid derrière les volets clos.
Elle se souvient de l’eau qui coulait dans un lent mouvement épousant les contours des ombres sur la place. Elle inondait les allées et les terrasses. Rafraîchissante. Enivrante.
Elle se souvient de l’horizon, orgueilleux, qui volait rêves de voyage, désirs d’aventure. Il n’y avait rien d’autre que le soleil et l’eau. Rien qui ne soit autre que l’attente de lendemains moins hostiles.

Annabella se souvient de Diego. Il ne restait que ça pour tenir. Il ne restait que la sauvagerie de son regard, bleu, noir, elle ne pouvait se décider sur la couleur. Toujours pas.
Diego était arrivé avec le souffle du vent d’été, entre deux orages. Multiple. La puissance de l’éclair striant le ciel de gerbes phosphorescentes.
Elle se souvient de l’odeur du jour, des haubans des bateaux qui claquaient, vision chaotique d’un monde qui changeait. Et son regard encore, perçant, soumis à un code qu’il fallait décrypter. Elle avait voulu essayer.

Il restait encore aujourd’hui un mystère. Il était parti comme il était venu, sans prévenir.
Alors elle se souvient des cicatrices sur sa peau. Traces blanches sur marron glacé. Des petites rigoles qui menaient au cœur de lui. Un monde.
Bien sûr, elle l’avait désiré à la première seconde comme toutes les autres. Et il l’avait senti. Il avait posé son empreinte sur ses désirs. Si facile. Il lisait en elle. Tout.

Annabella se souvient. Pour ne pas s’éteindre. Elle fait revivre l’éphémère pour ne pas s’évanouir. Dans ses bras elle s’était laissée aller à espérer autre chose. Il ne lui avait rien promis. Il n’en avait pas eu besoin. Un autre horizon. Un possible. C’était assez pour l’espérance.
Une main qui dégrafe. Une main qui écrase. Une main qui s’invite dans un espace courbé. Une main qui infiltre l’univers des passions. Fait de creux et de peau marquée du fer de l’intime obsession.
Une main rugueuse possessive qui contraint sans chercher à plaire, en quête de zones d’ombre à porter vers la lumière.
Ses mains, folles, courant à vive allure. Sur sa peau tiède et reposée. Ses doigts pris d’une frénésie joyeuse. Sa langue qui fouille l’intérieur, marque l’arrêt sur les notes chaudes. Son corps tout entier comme investi d’une mission.

Et elle. Offerte. Sans autre attente que celle d’un rivage d’eau claire, d’une forêt boisée. Elle dans son intimité exposée. Aux regards du monde. Son corps transi sous la brûlure. Son corps maintenu dans une étreinte flamboyante. Comme au cœur d’un feu d’artifice de sensations. Une variation inconnue. L’âme d’un corps invité au festin d’un autre corps. Et le vide sous ses pieds. Et le feu sous sa peau. Et l’éclat du diamant sur ses flancs. Et la volupté d’un baiser au creux d’une attente insoutenable. Celle du sommet des gratte-ciels invisibles.

Eux. Confondus. Épuisés. Mélange de liqueurs audacieuses. Juste un soupir qui tente de tout retenir, lui à l’intérieur, ses extrémités, ses blessures mises à mal par des ongles rageurs. L’écorce fragile mordue. Le sang mêlé au souffre. Puis plus rien.

Alors Annabella se souvient.

Retenir au moins ça, ces parcelles de vie. Son corps encore gracieux, convoité, appelé au plaisir. Le sentiment d’être complète. L’extase des hauteurs. Les cris étouffés dans les plis des draps blancs. Quelques grammes d’espoir bien cachés. Dans un dédale de morceaux d’azur égarés quelque part dans le vaste océan. De la poussière sur les toits des maisons. Le soleil de plomb qui sillonne la terre qu’elle n’a jamais quitté. Et ce regard fiévreux, cette allure cavalière, cette peau si chaude, ce torse si puissant. Oui ne se souvenir que de ça.

Et partir…

Sans un mot

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Elle avance. Dans la lumière tamisée de la pièce. Les regards des uns et des autres se perdent au détour de sa silhouette cambrée. Ses talons accentuent sa démarche. Ses talons, sa richesse, tout ce qu’elle porte. Son corps entier, nu, frissonne.

Elle attend. Si elle pense, elle fait marche arrière. Alors elle ne pense pas. Elle l’attend là. Comme c’était prévu. Juste avec ses talons. Personne ne dit rien. Et personne ne fait rien.

Elle reste attentive aux bruits, aux murmures, aux pas. Elle reconnaîtra les siens. Elle saura. Pour le moment, elle entend battre son cœur. Elle s’habitue à l’ambiance. Elle devine des ombres. Juste ça.

Il arrive. Elle reste droite. Elle attend jusqu’à ce qu’elle sente ses doigts autour de son cou, Une pression familière. Il serre un peu plus que d’habitude. Elle sent sa chaleur près de son corps. Et le souffle d’un ruban de soie qui prend la place de ses mains.

Elle attend. Elle ne sait rien de la suite.

Sans un mot, il la guide sur le velours d’un lit. Elle s’allonge, sans un mot. Elle distingue des pas qui se rapprochent. Elle regarde droit devant. Comme c’était prévu. Elle saisit des corps près de son corps. Puis des vagues de mains extatiques, des lèvres aventureuses. Le plaisir se disperse, l’angoisse, l’excite. Elle attend plus.

Puis les corps disparaissent. Il revient sur le devant de la scène. Il prend possession des lieux. D’elle. Il investit son corps de ses doigts brûlants. Il écarte ses cuisses. Elle sent un liquide glacé couler sur son pubis épilé . Elle retient un cri. Pas un mot surtout. Il a dû sentir son hésitation. Il s’arrache des profondeurs de son intérieur. Ses doigts se détachent d’elle. Puis reviennent. Ils sont faits de lianes. Elles s’enroulent autour d’elle. Elles glissent, s’imprègnent du terrain de jeu.

Elle attend. Il la soulève, la retourne. Elle se laisse faire. Sans un mot. Elle ne croise jamais son regard. Ce qui était prévu. Il prend un homme dans l’assistance. Il vient le placer devant elle. Elle, à genoux. Il lui ouvre la bouche et elle sent son palais être possédé par un membre tendu, qu’elle accueille. Celui de l’homme. Lui, il continue avec le cuir. Il longe sa colonne vertébrale, prend son temps. Il s’arrête sur ses fesses. Il remarque les talons. Il frappe une première fois. Sec et précis. Elle sursaute. Il enchaine. Un peu plus vif. Elle prend la mesure. Il augmente la cadence. Elle a toujours la verge de l’homme dans la bouche. Et autour, des dizaines d’yeux braqués sur elle. Elle est désormais là sans être là.

Il regarde les élans de plaisir de son corps qu’elle ne semble plus pouvoir contenir. Sa bouche continue son va et vient sur toute la longueur de l’érection de l’homme. Il la libère.

Elle attend. Il prendra un deuxième. Et un troisième homme. Il la regardera sucer avec la même ardeur chacun d’entre eux. A genoux encore, les mains liées cette fois. Il leur demandera de se répandre sur sa poitrine.

Elle le veut lui. Mais elle sait qu’elle ne doit rien dire.

Elle attend. Qu’il lui donne le feu vert du départ. Elle ne croise pas son regard.

Elle emporte ses talons et son corps libre loin de la pièce tamisée. Comme c’était convenu. Sans un mot.

Le chant des sirènes

Elle connaissait par cœur la légende qui disait que par temps de pleine lune les pêcheurs entendaient la musique des sirènes. Attirés par leur chant, ils plongeaient dans les profondeurs de la mer. Plus loin, toujours plus loin. Ils les imaginaient féériques et enchanteresses, drapées d’une eau bleue turquoise, qui telle un halo, couvrait leur nudité. Plus ils s’approchaient, plus ils se sentaient happés par une force invisible qui leur ôtait tout contrôle. Leurs membres devenaient guimauves et leur mental divaguait. Ils ne voyaient que des ombres tournant autour d’eux, enroulant leur spectre autour de leurs corps lourds. Ils attendaient l’heure où ils pourraient amarrer et découvrir les profondeurs de l’île paradisiaque, sans se rendre compte qu’elle les posséderait bien avant.

Assise au coin du feu, elle écoutait, l’esprit ailleurs. Elle se demandait bien quand il rentrerait. S’il rentrait. La mer emportait tellement de vies. Elle les avait comptées au début. Puis surprise par la folie, elle avait stoppé ses calculs. Rien ne servait d’inviter la mort à chaque veillée. Elle s’imposait d’elle-même. A chaque départ des bateaux. Chaque retour. Chaque traversée portait en elle le sceau d’un hypothétique accident, d’un drame humain imprévisible.

Quand elle savait que l’aurore guettait son réveil, la nuit, elle se serrait contre lui davantage, se fondait dans le sillage de son parfum. Elle le savait plongé dans un sommeil fait de vagues et d’écume. Elle se laissait alors couler dans ses songes, devenant à son tour sirène aux cheveux d’ange, l’attirant dans ses filets, faits de dentelles et de rubans de soie. Elle le voulait prisonnier de son corsage, esclave de ses sens. Elle n’aspirait qu’à le retenir entre ses bras, ses draps, son coton confortable, les lianes du plaisir.

Au matin, il n’était plus là, lui évitant ainsi les affres du quai et les baisers langoureux qui portaient en eux un goût de trop peu. Elle scrutait alors l’horizon, croyant apercevoir sur l’azur un morceau de lui. Il restait son odeur quelque part. Et dans l’attente, des lambeaux d’espoir d’une étreinte, d’un corps à corps plus rassurant que passionnel, d’un chaos plus pénétrant qu’obsessionnel.

En lui, respire l’envie

Je sors de la douche et avance vers le salon, nue, quelques gouttes perlent au bout de ma chevelure. Et s’échouent sur ma peau, toute chaude. Il est au même endroit que tout à l’heure, sur son fauteuil, les yeux rivés sur le manuscrit qu’il doit finir de lire pour demain, une histoire sordide – la guerre l’est toujours. Il lève les yeux vers moi, je crois y déceler un sourire.

Ma peau se languit de lui. Quand je lui ai proposé pour la douche, il a esquissé un geste de la main, comme pour me dire qu’il n’était pas prêt. Il savait qu’en m’accompagnant il pouvait dire adieu à son roman jusqu’à une heure avancée de la journée.

J’enfile une chemise, pour me réchauffer. A défaut de pouvoir avoir ses bras dans lesquels me lover. Un magazine pour patienter fera l’affaire. A moins que je n’arrive à coups de déhanchés et d’œillades entendues à le faire décrocher. La mort ne l’intéresse pas, il lui préfère la gourmandise de la vie. Je perçois son combat intérieur. Il n’accroche plus avec les lignes, il a perdu le fil de sa lecture. Il résiste pourtant à l’envie de poser l’ouvrage et de me rejoindre. C’en est presque jouissif de le voir autant hésiter.

Je sais qu’il va craquer…

En elle, respire la vie

Du fauteuil où je suis assis, par dessus la couverture de mon livre – un pavé de quelques mille pages qui relate les exploits d’un héros dans la fulgurance d’une guerre impitoyable, elles le sont toutes – je la regarde. Elle me fait l’effet d’un océan de fraicheur au milieu du carnage dans lequel mon imagination se perd à mesure des pages qui défilent.

Elle semble s’ennuyer dans sa peau sage. Quelques gouttes s’y promènent encore, l’eau vient de couler sur son corps chaud, le savon vient d’épouser chaque centimètre de son unité. Et j’ai préféré rester perché sur mon toit du monde aux allure d’apocalypse plutôt que de m’enfuir avec elle sous le jet puissant, aux milles saveurs.

Elle enfile une chemise, quelque chose qui s’enroule autour d’elle et la rend encore plus désirable. Je trace d’hypothétiques fantasmes sur l’écran de ses pensées. Elle attend que je pose l’ouvrage, c’est certain. Mais je reste là, à contempler la vie qui la traverse, enfermé dans mon silence de mort.

Elle s’assoit dans le fauteuil en face de moi. Ses yeux sont deux billes de Sodalite qui me fixent et ne me laissent aucune chance de m’échapper. Elle prend une revue sur la table basse et la vision de sa poitrine, ronde, joliment dessinée, me rattrape. Le livre pèse lourd dans mes mains, je tente de revenir à ma lecture, mais les lignes s’entrechoquent.

Tout en elle respire l’envie. De moi. De nos êtres appelés à nous accueillir mutuellement. Je vais devoir délaisser mes morts un moment.

Le “combat” se joue ailleurs désormais.

Jour de neige

La neige avait laissé des traces, quelques plaques ici et là. De la fenêtre on distinguait au loin l’herbe au manteau blanc immaculé. Le silence imposait sa présence. Elsa s’en délectait, elle dont les jours n’étaient que cris et coups. Elle ne voulait pas encore penser à la journée qui allait suivre, à son travail, ces enfants en mal de repères qui transformaient parfois son quotidien en enfer.

Elle ouvrit la fenêtre, souhaitant sentir la fraicheur du matin. Elle la cueillit d’un coup, s’infiltra sous son chandail, vint ébranler la chaleur de sa peau, encore riche de l’étreinte nocturne.

Elsa respira à pleins poumons puis sentit deux bras entourant sa poitrine, une barbe de quelques jours s’engouffrant dans le creux de son cou. Elle résisterait encore un peu, laissant le temps à ces bras, à cette bouche de s’imprégner de son parfum. Elle aimait ce moment où elle savait la suite, tout en se donnant le temps de ne rien précipiter. Ils faisaient l’amour le soir. Et le matin. Pas toujours dans cet ordre. Pas toujours d’ailleurs. Il lui arrivait souvent de le regarder, dans la clarté du début du jour ou dans l’ombre de la nuit qui s’installe. Elle aimait la liberté de son absence dans ces moments de contemplation où la vie lui paraissait d’un coup simple et légère.

Il n’y avait que lui qui pouvait lui faire oublier le reste, la dureté des jours d’errance. Sa façon d’être, d’agir, de saisir ses fantasmes, de tenir les rênes du jeu de leurs ébats, quel qu’ils soient. Tantôt  crus, tantôt tendres. Passionnés sans cesse. Mais d’une passion dont les degrés variaient en fonction de ce que le corps attendait. On aurait pu penser que depuis toutes ces années, leurs gestes n’étaient que répétition, comme une pièce de théâtre apprise par cœur, qui fait carton plein tous les soirs de la semaine. Au contraire, c’était chaque fois une découverte, une entrée dans un espace à apprivoiser, des saveurs différentes, des partitions à écrire à partir de rien. Le temps n’avait pas de prise sur le charnel. Et quand tout foutait le camp ailleurs, ils savaient que dans cet espace là, ils se retrouveraient, sans mots, puis que les mots viendraient, épurés, juste l’essentiel.

Elle posa ses bras sur les siens, fit basculer sa tête, pour qu’il s’écrase encore davantage dans le creux de ses épaules. Elle respira profondément et son souffle dessina une figure  sur la vitre du salon, qui ressemblait vaguement à des draps froissés…

Scène de vi(d)e

Derrière ses rideaux, caché par la masse sombre du velours côtelé, héritage du passé, il regardait la scène. Presque chaque soir la même. Une scène de désamour. Et chaque soir il espérait que les choses bougent, que les corps se rejoignent, que les incidents se taisent et que résonnent par la fenêtre ouverte les voix, les râles, l’écho d’un plaisir sans faille.

Chaque soir, il se postait là, à bonne distance. Ses yeux passaient le vide et les carreaux, habitués à l’obscurité, ils trouvaient la lumière allumée et son corps à elle, prêt à se lover dans des draps qu’il imaginait froids, comme le sont ceux des maisons de vacances, fermées huit mois de l’année. Il distinguait tout juste le galbe de ses hanches, la forme de son visage, le reste n’était que pur fantasme. Un décolleté satiné, des yeux rieurs, un rictus coquin au coin des lèvres. Il la regardait se déshabiller, avec nonchalance comme si il fallait faire vite, comme si le temps était compté. Elle enfilait ensuite son uniforme de tristesse et se glissait dans le grand lit, toujours du même côté. Allongée, le regard rivé sur le plafond, il se demandait quels étaient ses rêves, si elle aussi elle pensait au moment où il passerait la porte, ce qu’il ferait ce soir, est-ce qu’il tenterait un pas vers elle, est-ce qu’il laisserait ses frustrations au placard et accrocherait ses souhaits à ses rives ? Ou bien il ferait ce qu’il fait chaque soir, même rituel désolant ?

Il voulait le secouer, lui dire de regarder ce qu’il perdait, une fois qu’il s’allongeait près d’elle puis se tournait, de son côté du lit, loin d’elle. Elle se tournait aussi, loin de lui et le lit paraissait immense et si petit en même temps. Entre eux un silence assourdissant prenait toute la place. Les souvenirs flottaient. Il les voyait de loin, des souvenirs d’étreintes passionnées, de frissons démesurés, de corps possédés, de folies répétées.

Il voulait lui dire à elle, tant de choses. Que ses yeux se posaient sur elle et qu’il y voyait son désir, contenu, toujours sur ses gardes, un désir qui n’attendait qu’un murmure pour se livrer, sans livrer bataille. Il voyait ce qu’elle pouvait donner, ce qu’elle attendait, il voyait sa peau trembler d’une attente qui n’en finissait pas. Il voulait lui dire que chaque soir derrière les rideaux de velours, il la prenait dans ses bras, elle, si belle, si menue, si sensuelle, qu’il la faisait danser sous les étoiles, que leurs pieds nus se frôlaient et que ça créait en lui un cataclysme.

Derrière ses rideaux, caché par la masse sombre du velours côtelé, héritage du passé, il ne voit plus rien. Ils sont partis. Il ne reste que les effluves d’un inachevé dans l’air. Les mouvements des draps ne sont que des mirages.

Imagine un fantasme…

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Copyright Hédoné

Imagine un corps, un corps à corps. Sans artifice. Cru. Sans cérémonie.

Imagine un fantasme dans lequel il ne serait pas question de moi. Pour une fois.

Imagine plusieurs langues qui courent sur ton torse nu, salives mêlées au gré d’accords composés.

Imagine des bouches gourmandes attirées par le moindre centimètre de ta peau, qui se délectent de tes saveurs, de tes odeurs, du sel de mon caprice.

Imagine tes atomes livrés à d’autres atomes exaltés, en quête de la fracture qui te fera basculer, ne plus rien tenter. Juste être et te laisser posséder par l’enivrant fluide qui émane de nos épidermes qui s’aimantent, nos poitrines qui se frôlent, nos moiteurs qui s’apprivoisent dans un ballet fin et délicat, avant que la tension ne monte d’un cran et que nous ne sachions plus de quelle peau nous avons envie.

Imagine mes murmures et ton abandon total à l’expertise d’un toucher, la passion d’un jeu mille fois imaginé.

Imagine une sculpture vivante faite de glaise à modeler, un spectacle à admirer, une chorégraphie orchestrée dans laquelle tu aurais le rôle principal, sans n’avoir rien d’autre à faire que jouir. Jouir jusqu’à ne plus savoir qui tu es. Jouir jusqu’à perdre tout contrôle. Jouir jusqu’à ne plus savoir quelles lèvres, quelles mains, quel souffle, quelle impatience t’amènent doucement à l’orgasme.

Et puis imagine la scandaleuse réjouissance de ton sperme que chacune se languirait de déposer sur sa peau saturée de luxure. Comme un ultime don de ce corps à corps débridé.

 

 

 

Bain de minuit

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Crédit Pixaby

La voiture s’arrêta près de la jetée. Tristan en sorti, pull sur les épaules, mains enfoncées dans les poches. Il savait qu’il la trouverait là.

Sur la plage déserte à cette heure, on pouvait voir sa silhouette se dessiner comme une ombre chinoise sur le mur de l’horizon. Le vent soufflait fort, et elle, imperturbable, se dirigeait vers la mer et ses vagues imposantes. Chaque pas la rapprochait de l’eau bleue nuit, envoutante.

Tristan regardait son corps nu prêt à s’offrir aux éléments. Il aurait voulu être le fluide dans lequel elle s’apprêtait à se jeter, accueillir sa peau contre la sienne, sentir ses seins percuter son torse, les emprisonner, les sentir se tendre sous la contrainte de ses mains.

Elle propulsa son corps vers l’avant. Et soudain elle devint invisible. Tristan attendait. Il savait qu’il ne fallait rien brusquer, la laisser aller à son rythme. Il ne sentait pas encore d’attaque à braver la tempête. Il la voyait émerger de l’eau, quelques secondes, puis replonger dans le tumulte. Quelques secondes pour se sentir attiré vers elle, pour ne souhaiter qu’une chose, embrasser le galbe de ses hanches, se perdre dans l’immensité de son regard, laisser ses paumes de mains caracoler sur sa chaire humide.

Il comptait les secondes, attentif, croyant l’apercevoir, puis la perdant de vue. Il retira ses chaussures, posa ses pieds sur le sable mouillé, avança dans sa direction. Elle ne resterait pas plus de quelques minutes supplémentaires dans l’eau et pourtant il savait que ces minutes auraient un goût de supplice. Il l’attendait, fébrile, les yeux perdus dans la nuit noire, présent à chaque mouvement de la mer.

Elle sortit de l’eau telle une nymphe, fantasmée, aimée. Elle vint se caler contre lui sans prononcer un mot. Il sentit son envie, fulgurante. Elle prit ses mains, les posa sur sa taille, l’attirant vers elle. Il s’en voulu de ne pas avoir anticipé ce geste, son pantalon le gênait désormais. Il était comme une barrière l’empêchant d’accéder à son caprice. Et celui-ci de faisait de plus en plus précis, pressant.

Il détacha ses mains d’elle, se délesta de ses vêtements, conscient que le charme pouvait être rompu d’un instant à l’autre. Il l’entraîna vers l’eau. Elle se laissa faire. Le froid le prit par surprise, lui faisant presque regretter son idée. La sentant sûre d’elle à ses côtés, il continua d’avancer jusqu’à l’immersion totale. Elle prit à nouveau ses mains, les amena sur ses flancs, qu’il enveloppa complètement. Elle s’enroula autour de lui comme un serpent. Tout son être disait sa soif de lui. Il promena ses mains sur sa peau frissonnante, la caressa centimètre par centimètre, l’invita d’une pression maîtrisée à rejeter la tête en arrière. Il la trouvait belle ainsi livrée à son pouvoir. Elle se laissait aller, réagissait à chaque frôlement, frottement, se laissait porter par les vagues qui la séparaient puis la précipitaient avec violence contre le buste de Tristan. Elle sentait son sexe dressé contre son ventre et cela  la réjouissait.

Elle avança une main entre ses cuisses, sonda l’ampleur de sa faim grandissante, écarta ses lèvres transies. Il accéda à sa demande sans tarder, glissa un doigt dans son antre affamé, titilla ses ardeurs. Ses gémissements et son corps agité étaient les meilleurs indicateurs. Il continua sa danse, introduisit deux doigts puis trois. Aux prises avec le vertige de la jouissance grandissante, elle s’abandonna entièrement, céda tous ses droits à ses doigts inquisiteurs. Entre la morsure de l’eau glacée et la brûlure de l’orgasme, elle se sentait prise dans un étau de sensations indescriptibles. Il le comprit et quitta l’intérieur de son corps. Haletante, elle se laissa aller entre ses bras. Il l’enveloppa d’une tendresse affectueuse qui contrastait avec la fièvre de leurs ébats.

Sur la plage déserte, la lune se couchait sur la mer.